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6.3.26

La nuit infinie : la nouvelle en intégralité

Après l'annonce de ma participation à ce concours
Puis la publication sur ces pages de "l'histoire derrière cette nouvelle",
Voici ci-dessous le texte en intégralité.

D'un même format qu'Au bord du chemin (12000 à 16000 signes), la nouvelle devait commencer par «Cette nuit-là, tout a basculé...», tous genres littéraires acceptés, sur le thème du bouleversement.
Avec pour seule consigne : laisser parler son imagination.

Je suis très heureuse de partager avec vous ce texte
qui mélange accents autobiographiques et projet de roman en cours :



La nuit infinie
 
 
         Cette nuit-là, tout a basculé.
 
Un soir d’été, le soleil à peine couché, sa vie s’est envolée.
Un rien, un vide, un espace vacant, l’histoire dérobe ce qui s’est passé.
Une route, une fin de journée, pas d’alcool ni d’excès. De la fatigue, sait-on ?
Un hérisson, un chat un chien, une biche échappée de la forêt voisine ?
Sur l’asphalte la trace des pneus, dans l’air peut-être un cri de sa mère.
Un vol arrondi, quelques secondes à peine, achevé en amas de carrosserie.


         Anne est dans son lit, blottie dans la chemise de nuit de coton blanc bordée de dentelle qu’elle aime tant. Posée sur le drap, allongée sous le fin courant d’air entre le couloir et la fenêtre de sa chambre. Le sommeil l’a emportée ainsi, les cheveux encore humides aux reflets bruns, étalés en vagues sombres sur son oreiller. Dans l’instant suspendu avant de sombrer, des bruits familiers sont venus la bercer. Le tintement de la vaisselle lavée, rangée dans la cuisine, l’onde familière d’une conversation au rythme cadencé de son aïeul, dont elle capte les sonorités, ni les mots ni la finalité.
Peu lui importe. À dix ans, en cette fin de vacances d’été, elle s’est assoupie enveloppée du frottement des ailes des cigales, ses bribes de conscience déjà tournées vers les plaisirs du lendemain.
Une grande tablée, un gâteau d’anniversaire, quarante-deux bougies dépareillées choisies dans la boîte en fer blanc, quarante-deux bougies blanches bleues et roses (tant pis !), comptées et recomptées pour ne pas se tromper. Quarante-deux bougies à déposer sur le fondant au chocolat préféré de son père.
 
         Dans la maison de campagne, tout est endormi. Tout ce qui fait la vie, les êtres les objets, les animaux, le vent même s’est tu. Les rayons de lune semblent immobiles, les ombres portées de la maison dans le coucher du soleil ont fini de s’allonger.
La sonnerie du téléphone retentit au cœur de la nuit, de cette nuit maudite aux heures infinies.
La tonalité porte jusqu’au bout du jardin, alors bien sûr, elle se propage dans l’escalier jusqu’à l’étage, longe le couloir et se glisse dans la chambre de l’enfant.
Par séquences, les longs trilles insistants déchirent le voile de la nuit.
 
         À l’heure où l’on préfère imaginer, courroucé, une blague idiote, c’est l’heure, en réalité, où seules les plus mauvaises nouvelles ne peuvent attendre, où le pied se pose sur le sol sachant que plus rien ne sera comme avant. 
En apnée, le corps mu par sa propre volonté se déplace vers le téléphone, alors que l’envie de se boucher les oreilles jalouse celle de s’enfuir. Tandis que la main se tend vers l’appareil, comme une pompe de survie le cœur en accéléré cogne dans la poitrine, inondant le corps d’un afflux sanguin démultiplié. Malgré cela les doigts tremblent, les genoux se raidissent pour ne pas flancher, le souffle reste coupé dans l’attente du pire. L’estomac déjà contracté renverra alors les premiers mots reçus, dans une nausée jointe du corps et de l’esprit.
 
         D’une fine main glacée malgré la lourde chaleur montée de la vallée, Anne s’appuie à la rambarde d’aluminium, ses pieds nus à chaque pas impriment un halo humide sur les marches en pierre de l’escalier. Avant le dernier tournant elle reste là, suspendue entre avant et après, debout décoiffée, dans sa chemise de nuit froissée. Une terreur atroce l’empêche d’avancer, bloque dans un sursaut d’autoprotection les sons, prisonniers quelque part entre l’écoute et la compréhension. Des sanglots, des chuchotements, la chute du vieux combiné en bakélite noire qui tape contre le mur puis reste ballant, au bout de son fil entortillé. 
 
         Sa grand-mère capte derrière elle le souffle discret de l’enfant. Son dos se redresse, sa main tamponne rapidement son visage du mouchoir à carreaux tendu par son époux. Tous deux lui font face, les yeux baissés. Dans un murmure Anne entend :
   Tes parents ont eu un accident, ils sont à l’hôpital.
Des bras la serrent. Des odeurs familières l’enveloppent.
   Ça va aller.
Le mensonge flotte quelques secondes entre eux, hésitant vers qui se tourner, ne sachant qui saura l’accepter. Anne répond faiblement
   Oui, Oui.
Juste pour faire plaisir, pour alléger de quelques grammes le fardeau de parents qui viennent de perdre un enfant.
 
         De même que le voile de la nuit s’est déchiré, à cet instant la vie d’Anne s’est fissurée. Une lisière, chaque minute plus solide, se révèle pour ne jamais la quitter. Une nette démarcation de chair et de sang entre l’enfant d’avant - l’enfant d’un papa et d’une maman, et l’être contraint de leur survivre. La scission sépare Anne en deux : une monstrueuse création de deux Anne. L’implosion de la première fait tant souffrir la seconde, que celle d’avant doit disparaître, oubliée elle aussi enterrée. À cette seule condition l’orpheline parviendrait à survivre. Seule, neuve, unique et malgré cela désespérée. En état de choc, son développement émotionnel se modifie au plus profond. Sa vulnérabilité latente, appelée avec humour par sa mère « humeur d’ange ou bien de démon », saisit l’occasion de prendre le pouvoir, d’obtenir enfin sa place, de prendre toute la place. L’instabilité qui avait jusque-là trouvé dans une vie de famille harmonieuse un semblant d’équilibre, voit la balance pencher d’un coup, d’un seul côté. À l’image de l’accident, sa part d’ombre est libre de tout écraser sans laisser aucun signe du passé, rien qu’un dérisoire clignotant orange dans le noir profond de la nuit.
 
         À quoi, alors, se raccrocher ? Quel soutien chercher au sein d’une famille dévastée, côté maternel et paternel à égalité ? Afin de soulager sa douleur, qui pourrait-elle incriminer d’un tel drame ? Anne ne trouve rien ni personne à qui attribuer la faute, pas même un chevreuil ébloui dont le corps ensanglanté aurait été retrouvé sur le bas-côté, les yeux ouvert l’air surpris ; est-ce ainsi que ses parents eux aussi ont été découverts ?
De la visite sur les lieux du drame, elle n’a rien su. Restée chez sa cousine, toutes les deux enfuies au fond du jardin, sous le portique se sont balancées côte à côté sans un mot, durant un temps indéfini. Dans cet espace au fil des minutes s’est dissout l’ultime espoir, celui d’une terrible erreur, d’une autre famille détruite - le souhait de la dernière chance affranchi de toute honte.
Que déduire du retour de sa tante, le visage creusé malgré les rondeurs, le teint ambré devenu si pâle, de son attitude interdite une unique chaussure au bout des doigts ? Les deux petites filles se tiennent sur le perron main dans la main, les yeux agrandis d’horreur, la bouche fermée aux questions que personne n’a le courage de poser ni d’entendre. Hébétée de chagrin, les yeux rougis d’avoir été frottés par le mouchoir en papier écrasé dans son poing serré, Félicité sent son courage s’envoler. Ses quatre nièces, orphelines, sa propre sœur ainée désormais allongée dans un tiroir métallique de l’institut médico-légal, à un casier du père de ses enfants : c’en était trop. Le soulier est tombé, un poc ! léger sur les graviers. La dignité à laquelle elle pensait se raccrocher, n’est plus d’actualité. Que faire, que dire ? Jamais elle ne s’est sentie si inutile, elle-même à présent recroquevillée au pied de son lit, cédant aux soubresauts du chagrin, aux eaux brutales d’un torrent dans lequel elle serait tombée, dont les remous la malmènent avant de la laisser échouée, exsangue, trempée, vidée, anéantie.
De petits doigts toquent à la porte : 
— À quelle heure arrivent Constance et Céleste ?
Un courant électrique parcourt Félicité. Les jumelles adolescentes, de retour d’un camp scout, sont attendues en fin de matinée. La petite dernière de la fratrie, Pauline, sera là ce soir, raccompagnée par sa marraine chez qui elle a passé la semaine en bordure du lac d’Annecy.
De la famille bientôt réunie pour l’anniversaire de Paul, à peine la moitié sait qu’il n’y a plus rien à fêter. Tant de personnes aimées à informer, autant d’existences à faire basculer d’une phrase, d’un aveu.
 
         Anne ramasse le soulier doré tombé à ses pieds, le fait tourner autour de la boucle. Pas une éraflure, aucune déchirure, aucun stigmate de l’accident, comme envolé juste à temps. L’enfant imagine ses parents eux aussi envolés du cabriolet, déposés en douceur dans l’herbe avant l’arbre, dans le silence assourdissant de l’avant. Peut-être se sont-ils souri, quittant une voiture intacte encore quelques secondes, au bout d’un dernier virage improvisé, avant que contre le tronc centenaire la calandre ne ploie comme du papier, libérant en fumée la vapeur du radiateur. Puis dans un fracas sec le capot s’est plié en accordéon, le verre du parebrise explosé est retombé en pluie, et tout s’est immobilisé. Le temps s’est arrêté dans une odeur âcre de caoutchouc brulé.
 
         Les semaines suivantes glissent sur elle, parsemées d’adieux et de renoncements. Plus rien ne lui importe. Sa tristesse l’enveloppe d’un nuage douillet, à la longue confortable, et l’encourage à s’économiser. Ne plus parler, ne plus penser, presque ne plus bouger.
         Elle vit avec ses grands-parents sans les voir, côtoie ses sœurs dans une autre dimension. Seul le chagrin désespéré de Pauline, à peine sept ans, provoque parfois en elle une réaction, un sursaut de compassion pour la petite fille venue se blottir entre ses bras. À l’école, la voix de la maitresse de CM2 semble ne plus porter, Anne peine à la capter, incapable d’y prêter attention, de la comprendre. Chaque effort lui coute tant qu’il lui est plus facile de se laisser glisser dans le désir du néant. Ne pas emporter ses livres ni ses cahiers, ne pas écouter, ne rien écrire, surtout ne pas réfléchir. Se cacher dans le vestiaire de la piscine en attendant l’entrainement s’achever, se sachant d’emblée inapte à la moindre brasse, au simple fait de se maintenir hors de l’eau sans se laisser couler.
Au quotidien, une immense fatigue l’écrase, prétexte à tous les refus, un masque devant l’intérêt disparu, les plaisirs quels qu’ils soient, hors de portée. Le jour et la nuit se mélangent, et dans ces deux espace-temps, le sommeil la fuit. Restent les questions qui la hantent, tournent en boucle dans la tête. « Pourquoi l’accident est-il arrivé ? Est-ce que je pouvais l’empêcher ? Que faire maintenant ? ». Des questions qu’Anne n’ose poser à personne, surtout pas au psy qu’on lui a présenté. Une armure la recouvre à présent, froide, lisse, aussi résistante que celles des chevaliers dans son livre d’histoire.
Alors, sans réaction aucune, en fin d’année scolaire elle dit adieu à la ville où elle est née, à l’appartement où elle a grandi, à la chambre partagée avec sa sœur cadette, à l’école, à ses amis. 
         Lors de sa rentrée en sixième, les quatre sœurs sont installées en province chez leurs grands-parents. Anne prend le bus avec ses ainées pour rallier le collège chaque matin. De petite fille effacée par le deuil, contre tout attente, en quelques semaines elle se mue en adolescente survoltée. Difficile de la reconnaitre en cette très jeune fille à l’air sûr, dont les membres sont en permanence agités, les sautes d’humeurs redoutées de sa famille, de ses professeurs, de ses nouveaux camarades. À la maison, rester assise pendant les repas lui est impossible, elle apprend ses leçons en tournant en rond autour de la grande table de chêne, rendant folles ses sœurs en train de travailler. En réalité, tels des ions agités, les pensées dans sa tête fusent, se télescopent, pour aussitôt, disparaitre de sa mémoire. Elle se vante de ne dormir que quatre heures par nuit et très bien s’en porter. Auparavant muette et distraite, Anne se met à parler non-stop à un rythme accéléré, profère de grandes théories, se prophétise ministre, présidente, sauveuse du monde ; elle se sent la plus forte, la meilleure, se croit indestructible.
         Une tempête l’habite, qui a pris possession de son corps comme de ses pensées. Une tension interne transformée en courant électrique la pousse à agir, tout de suite, sans réfléchir. Ainsi, se lever en cours de maths pour écrire au tableau la solution déjà trouvée, sans y être invitée.
— La démonstration n’a aucun intérêt, a-t-elle asséné à Monsieur Briant, son professeur. Seul compte le résultat.
Désinhibée, elle se lie aux personnalités les plus extrêmes, ne refuse aucun défi. À onze ans elle approche les garçons de quatrième, boit de l’alcool un mercredi après-midi chez sa meilleure amie, gribouille sa carte d’identité pour entrer au cinéma voir un film d’horreur, et un matin de décembre après la sonnerie de neuf heures, glisse sa maigre silhouette entre les grilles givrées du collège et s’enfuit en courant, l’air de triompher. Chaque stimulation lui permet de réguler des émotions envahissantes, et céder à ses obsessions, d’éprouver un soulagement immédiat, de se sentir un tant soit peu apaisée, ne serait-ce que par le mouvement.
Galvanisée, Anne se croit hyper populaire, inapte au recul nécessaire pour se réaliser manipulée dans le but d’aller toujours plus loin, d’amuser, de prendre des risques, de faire les bêtises et les expériences que personne n’ose tenter.
 
         Au début de l’été, alors que ses aïeuls bataillent pour lui éviter un redoublement, cette énergie incandescente s’évanouit du jour au lendemain sans prévenir. S’est-elle aperçue des rires et des chuchotements sur son passage dans les couloirs du collège ? De l’éloignement de ses amies qui la trouvent prétentieuse et leurs parents, dangereuse ? La réalité lui est étrangère.
 
         Toute son attention disponible revient alors à la tristesse, à la sensation d’être seule au monde et de n’en avoir pas le désir, d’avoir été abandonnée par ses parents que peut-être, si elle leur avait téléphoné, les avait accompagnés, retenus, prévenus, elle aurait pu sauver.
Enfin débarrassée du fardeau scolaire, mi-juillet un car l’emporte avec ses sœurs en colo au bord de la mer. L’air vivifiant de l’Atlantique, les jeux de plage, les cours de voile, le soleil enfin, l’espoir accompagne les aurevoirs.
Les vacances d’Anne se muent en semaines d’efforts pour mettre un pied devant l’autre, se nourrir au milieu des rires sans rien goûter des aliments qu’elle se force à avaler, refuser de se mettre en maillot de bain pour cacher sa maigreur, trouver autant de prétextes pour rester seule dans le dortoir, jusqu’à ce matin où dans le hall, au milieu brouillard qui l’accompagne, émerge en surbrillance face à elle, une feuille de papier. Au mur, au-dessus du bureau d’accueil, la responsable vient d’arracher une page du calendrier. Sur la nouvelle, apparaissent soudain un mot, « Août », et cinq lignes plus bas, tout au bout à droite : le nombre 29. L’évidence la saisit : dans vingt-huit journées, jour pour jour, reviendra la nuit infinie. Quel tremblement de terre accompagnera celle-ci ? Sera-t-il un jour possible de s’endormir dans la crainte que le lendemain une nouvelle catastrophe arrive, et tout, à nouveau, recommence ?
Une seule conclusion s’impose, deux, en réalité : ne pas attendre, ne pas rester.
Le cœur de la nuit devient son allié. Dans le silence à tâtons sortir du dortoir, longer le couloir et l’escalier, se faufiler par une fenêtre ouverte du rez-de-chaussée. Aucune sensation n’arrête son élan. L’herbe humide sous ses pieds nus, le piquant des aiguilles de pin au bout du terrain, le froid de la barrière en béton blanche sur laquelle elle s’assied avant de se laisser glisser de l’autre côté. Depuis le sentier des douaniers, le reflet de la lune brille sur la mer et sous les pêcheries, les vagues de la grande marée viennent avec fracas s’écraser sur les rochers. La petite plage quelques mètres plus bas a disparu l’espace de trois ou quatre heures. Le souffle calme, Anne fixe son attention sur les bruits de la nuit : rien, personne. Ses pas se dirigent vers les grands rochers, ses cheveux agrippés et ses bras griffés au passage par les buissons, ses pieds blessés de minuscules cailloux et coquillages brisés dans la terre, éparpillés. Devant la mer enfin la fine silhouette éthérée vêtue de blanc se redresse, immobile un instant. Comme poussée par une rafale de vent elle se penche dangereusement, puis s’efface, et disparait.
 
 
 
Sous le voile de la nuit
Son enfance enfuie
Sous le voile de la nuit 
Sa famille anéantie. 
Sous le voile, la nuit infinie.
                                                                                                                                        Sophie Bollé-Blanic
                                                                                                                                        Novembre 2025
                                                                                                                                        {Droits réservés}