Auriez-vous gardé, peut-être oublié dans un tiroir ou un placard, un objet sans autre valeur que celle, toute symbolique, que vous lui aviez accordée par le passé ?
J’ai un jour retrouvé dans une boîte à bijoux, au milieu de boucles d’oreilles et colliers fantaisie d’un autre temps, un petit caillou noir plat et lisse, aux contours incertains.
Quand j’étais enfant, en CM1 ou en CM2, la maîtresse nous apprenait quelques mots d’anglais, une base orale de phrases et d'expressions sans référence écrite. Un jour d’été à la plage, je barbotais avec un petit garçon britannique inconnu dans la « mare aux dames » (creux d’eau découvert dans les rochers par la marée basse, plébiscité par plusieurs générations d’enfants). Désireuse d’appendre du vocabulaire autant que de dépasser une communication gestuelle, je pointais du doigt le contenu de la mini piscine naturelle en lui posant la même question : « ouatizite ? », il me nommait avec patience les bigorneaux « it’s a snell ! ». Entre deux rochers il a trouvé un petit caillou noir et plat dont la forme faisait penser à un cœur et me l’a tendu. Il a ensuite disparu et n’est jamais revenu, je ne crois pas avoir su son prénom et n’ai aucun souvenir d’une apparence physique autre que « petit garçon en maillot de bain ».
Des années plus tard en retrouvant cet objet, je découvre son souvenir toujours attaché à la minuscule tranche de vie banale et fugace que sans cela, j’aurais sans doute oubliée. L’objet et le moment en mémoire, reliés à mon accent français (quelle surprise en classe de sixième de découvrir l’orthographe « what is it ? »), et à la méconnaissance de l’enfant des différents mollusques présents sur les rochers de l’Atlantique.
Il n’y avait eu ni souhait de conserver une chose aussi banale, ni de lui attacher une valeur nostalgique ou romantique. Juste le hasard d’un objet caché parmi d’autres. Alors ?
Il me semble, comme la bernique au rocher de la Mare aux Dames (le lieu étant connu des vacanciers, je lui attribue des majuscules), qu’un petit bout d’enfance est accroché à ce caillou. Pas n’importe lequel, au demeurant.